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Rosemary's Baby - Roman Polanski (1968)

Le berceau du Mal `


Polanski choisit d’adapter le roman éponyme d’Ira Levin, un an après sa parution. Ce sera son premier film hollywoodien, marqué par une nouvelle façon d’aborder l’épouvante et l’horreur.


Le générique nous offre un plan aérien de la ville de New York sur la musique d’une douce comptine d’enfance rythmée au clavecin et d’une voix féminine, qui nous berce dans l’univers de la maternité. Le plan séquence s’arrête sur un immeuble vu du dessus, celui qui fera l’objet d’un huis-clos quasi total tout le long du film. On assiste à la visite d'un appartement par le couple formé par Rosemary (Mia Farrow) et Guy Woodhouse (John Cassavetes, ici encore acteur, est un grand réalisateur et scénariste américain dont les films notables marquent une volonté d'indépendance par rapport à la production hollywoodienne avec, notamment, Faces et Une Femme Sous Influence) en vue de l’acheter. Il se trouve dans l’immeuble où, selon Hutch, qui est l’ami du couple, des rituels de sorciers auraient eu lieu... Tout est mis en place pour créer une atmosphère malsaine et sinistre : la dame décédée qui laisse son appartement, une armoire qui aurait changé de place, les rumeurs sur l’immeuble.



Ils font la connaissance de leurs voisins, un couple de vieillards, les Castevet, qui hébergent une jeune femme, retrouvée morte le lendemain, défenestrée. C’est à partir de ce moment-là que les voisins entrent dans l’intimité du couple et Guy ne semble pas gêné de cela. Ils deviennent d’autant plus intrusifs que Rosemary leur apprend qu’elle est enceinte.

Ce bébé fait l’objet de

nombreux questionnements : son origine même est très étrange. Le couple se voit offrir un gâteau par leurs voisins, dont le goût est qualifié par Rosemary de « goût de craie ». Aussitôt, elle ne se sentira pas bien. Le soir-même, celle-ci fait des rêves démoniaques qui ressemblent à des hallucinations car Polanski utilise un grand angle, les images sont saccadées. Une nuit, elle rêve qu’elle est sur un bateau réservé aux catholiques, puis des plans sont réalisés sur le plafond de la chapelle Sixtine sur une musique terrifiante. Elle fait ensuite l’objet d’un rituel satanique, avec de la peinture sur le corps. Autour, les voisins sont là, mais aussi son mari qui apparaît sous la forme d’un monstre, d'un diable, qui la viole. Ce n’est pas la première fois que Polanski fait des allusions à la religion dans cette œuvre : des images du Pape sont visibles sur le téléviseur du couple, Rosemary elle-même dit qu’elle est catholique, le premier rêve de Rosemary inclut des soeurs de l’Eglise ainsi qu’une bible et un pensionnat. Ces éléments sont en rapport avec l’agnosticisme de Polanski, qui semble ici nous livrer ses doutes sur la religion : le spectateur doute ici de la présence du Mal de la même façon qu’on ne peut pas savoir si Dieu existe réellement. Toujours est-il qu’en se réveillant, elle a des griffures très apparentes sur le corps et son mari lui-même lui avoue qu’il a abusé d’elle la veille alors qu’elle était très fatiguée, pour ne pas manquer une chance de concevoir un enfant.



Nous nous trouvons aux frontières de la réalité, en se demandant en permanence s’il s’agit d’un cauchemar ou du réel. De plus, Rosemary semble elle-même perdue et se pose la même question que nous : est-elle devenue complètement paranoïaque ou est-ce qu’elle a raison d’avoir peur des gens autour d’elle ? Est-elle victime d’un complot satanique ? Cette sensation d’étouffement et de malaise par ce point de vue interne est renforcé par le huis-clos dans l’appartement, comme si l’enfant était lui aussi enfermé dans cette atmosphère sordide et lourde.


Les cloisons des murs semblent tellement fines que des chansons sonnant comme des rites sinistres et sataniques se font entendre la nuit, ce qui traduit la proximité de Rosemary avec le Mal.



Tout son entourage est obsédé par sa grossesse et a son mot à dire : le choix du gynécologue (orienté vers le Dr Sapirstein), la boisson vitaminée préparée par la voisine, la domination de son mari, les visites intempestives de ses voisins, ses douleurs atroces que rien n’arrive à calmer et dont personne ne semble se préoccuper. De plus, elle a perdu beaucoup de poids et n’est pas en bonne santé : la pâleur de son visage fait d’elle une femme « blanche comme une craie », maigre et sans vie.



Si elle a des doutes sur ses voisins, elle commence aussi à en avoir sur son mari lorsqu’elle met tous les éléments en lien : ce comédien a pu obtenir le premier rôle d’une pièce en rendant aveugle celui qui avait été pris en premier lieu, son ami Hutch tombe dans le coma le jour où il doit lui remettre un mystérieux livre. A chaque fois qu’une personne extérieure cherche à faire entendre raison à Rosemary, il est écarté. Ce livre apparaît alors comme l’outil de son raisonnement rationnel : le voisin a un lien de parenté avec des sorciers. Dès lors, elle cherche à fuir et se tourne vers un autre gynécologue, celui qu’elle voulait choisir dès le début de sa grossesse, mais elle tombe dans un piège et est remise aux mains de son mari et du Dr Sapirstein.

Elle accouche dans une chambre et on lui enlève son bébé. Plus tard, armée d’un couteau, elle cherche son bébé, une créature monstrueuse, entourée des personnes vénérant Satan qui ont contribué à son état. Bien que le dégoût de Rosemary se fasse sentir, son instinct de mère est bien présent lorsqu’elle entend son enfant pleurer et veut le bercer. Malgré l’attente du spectateur de voir enfin la créature, il n’en sera rien : le Mal n’est pas visible.


Ce parti pris pour le doute et la suggestion, les détails subtils accumulés pour traduire une tension qui va crescendo, en font un film d’épouvante à part entière. En effet, il suggère l’horreur plus qu’il ne la montre explicitement, à travers une histoire domestique qui semble, au premier abord, banale.

Le Mal est présenté ici sous sa forme la plus luciférienne, décliné en monstruosité, danger, domination, manipulation, machiavélisme, rites sataniques. Omniprésents, ces traits s'opposent à la pureté de la Vie même, la naissance. Peut-on donc conditionner une personne, lui donner vie de la manière que l'on souhaiterait ? Il semble que de la même manière que Rosemary accepte les abus sans en réaliser la gravité, l'anormal devient une norme sous laquelle on vit, appuyée par tout notre entourage, et qui nous transforme de l'intérieur, du plus profond de nous, au même titre que l'enfant qui dort dans nos entrailles. Cet enfant, c'est nous-même, le fruit, le produit, ce qu'il advient de l'influence de notre environnement, de la société, des autres. Si ni le spectateur, ni Rosemary savent quand il s'agit d'un cauchemar ou de la réalité, il ne s'agit en tout cas pas du paradis. Malgré un raisonnement rationnel matérialisé par le livre, on doute tellement de soi, et on est tellement brimé, qu'il nous reste uniquement le choix de nous plier.

Mais la fin, après avoir vu le résultat de toutes ces atrocités subies, nous apporte une nouvelle perspective dans le fait que Rosemary réalise enfin ce qu'elle est devenue. En prenant conscience de cela, de notre condition, de nos actes passés, peut-on avoir droit à une rédemption ? Et comment échapper au Mal quand celui-ci nous a si longuement bercé ?



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